Claude Simon : Entretiens
2025.07.07 Yaxuan

Vous savez, le roman a quelque chose de commun avec la peinture. C’est que, dans l’un comme dans l’autre, on pourrait dire que le dieu est caché. Et il est d’autant plus caché qu’il est là, bien visible, il n’y a même que lui, mais que l’attention du public est attirée par une action qui en réalité n’est là – du moins depuis la disparition de l’art sacré, disons vers la fin du xve siècle – que comme prétexte. En fait, ce n’est pas l’histoire d’une dame qui trompe son mari, ce n’est pas non plus le spectacle de trois pommes et d’un compotier sur une table de cuisine qui sont les sujets de Madame Bovary ou d’une nature morte de Cézanne. Des histoires de dames qui trompent leur mari ou des pommes sur des tables, des romanciers en ont écrit, des peintres en ont peint par centaines ou par milliers, et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent elles n’ont absolument aucune espèce d’intérêt, tout en étant aussi vraisemblables que celles d’Emma, ou tout aussi ressemblantes et même plus – puisqu’on soupçonnait Cézanne d’avoir un défaut de la vision – que celles de Cézanne. Et pourtant, ça n’a aucun intérêt. C’est donc que chez Cézanne ou chez Flaubert, il se passe quelque chose d’autre. Et ce quelque chose d’autre, c’est non pas la plus ou moins grande vraisemblance psychologique ou ressemblance apparente de cette histoire d’adultère ou de ces pommes, mais quelque chose qui est en plus d’Emma ou des pommes. Ce quelque chose, je pense que c’est la qualité du langage – écriture ou peinture – qui dit Emma ou qui dit les pommes, et qui comme tout langage consiste essentiellement dans l’établissement de rapports. C’est donc la qualité des rapports que Flaubert ou Cézanne ont su établir entre certains mots, entre certaines couleurs ou entre des lignes, des droites, des courbes, tout cela dans le cadre d’une composition. Voilà à mon avis quels sont les véritables sujets d’un roman ou d’un tableau. (p.179-180)


Prenons en effet, dans Les corps conducteurs, trois ensembles qui, à première vue, dans « la réalité », sont très éloignés les uns des autres : une jungle, un enfant traînant un jouet dans la rue d’une grande ville, une vieille dame dans le hall d’un hôtel. Rien de commun, dans le monde réel, entre ces trois éléments, rien apparemment. Je précise que la vieille dame n’est pas près du petit garçon, elle ne le connaît pas. Pourtant un fleuve serpente dans la jungle en décrivant des méandres, la ficelle détendue du jouet que traîne l’enfant sur le trottoir décrit des méandres, le boa qui tombe des épaules de la vieille dame décrit une courbe serpentine sur la moquette du hall de l’hôtel. (p.192-193)


« Il y a quelque chose de drôle, à vrai dire, dans le fait de parler et d’écrire. Une juste conversation est un pur jeu de mots. L’erreur risible et toujours étonnante, c’est que les gens s’imaginent et croient parler en fonction des choses. Mais le propre du langage, à savoir qu’il n’est tout uniment occupé que de soi-même, tous l’ignorent. C’est pourquoi le langage est un si merveilleux et fécond mystère. Que quelqu’un parle tout simplement pour parler, c’est justement alors qu’il exprime les plus originales et les plus magnifiques vérités. Mais qu’il veuille parler de quelque chose de précis, voilà alors le langage et son jeu qui lui font dire les pires absurdités et les plus ridicules. Si seulement on pouvait faire comprendre aux gens qu’il en va du langage comme des formules mathématiques. Elles constituent un monde en soi, pour elles seules, elles jouent entre elles exclusivement, n’expriment rien si ce n’est leur propre nature merveilleuse, ce qui justement fait qu’elles sont si expressives, que justement en elles se reflète le jeu étrange des rapports entre les choses. Membres de la nature, c’est par leur liberté qu’elles sont, et c’est seulement par leur libre mouvement que s’exprime l’âme du monde en en faisant tout ensemble une mesure délicate et le plan architectural des choses. De même en va-t-il également du langage. Seul celui qui a le sentiment profond de la langue, qui la sent dans son application, son délié, son rythme, son esprit musical, seul celui qui l’entend dans sa nature intérieure et saisit en soi son mouvement intime et subtil pour, d’après lui, commander à sa plume ou à sa langue et les laisser aller, oui celui-là seul est prophète. Tandis que celui qui en possède bien la science savante mais qui manque par contre et de l’oreille et du sentiment requis pour écrire des vérités comme celles-ci, la langue se moquera de lui et il sera la risée des hommes. »

L’auteur de ce texte, qui date de 1798, avait 26 ans, il s’appelait Friedrich, baron de Hardenberg, plus connu sous le nom de Novalis. En peu de mots, je crois qu’il résume tout ce que j’ai maladroitement essayé de dire, et qu’il n’était pas possible de trouver mieux pour clore cette série d’entretiens. (p.195-196)


Commentaire de Corentin (12/07/2025) :

Les remarques de Claude Simon sur ce qui fait l'intérêt de Cézanne et de Flaubert me semblent trop simplistes. Il exprime ici une position formaliste, qui fait l'impasse sur un aspect essentiel du goût qu'on peut avoir pour certaines oeuvres : qu'il s'agit avant tout de rencontres, d'une affinité personelle, non pas pour une certaine forme (même si ça peut jouer), mais aussi pour ce qu'on peut appeler le 'contenu' de l'oeuvre, ce qui y est représenté.

Si Cézanne parle à Simon, et que Turner ne lui parle pas, c'est aussi parce qu'il préfère ce que Cézanne se propose de 'dire', c'est-⁻dire les pommes, une montagne, certaines couleurs, et non par une qualité objective de la peinture cézannienne.